« Deux ans après l’installation du siège de la Région à Saint-Ouen, on s’est dit qu’il nous restait un mur à faire tomber : celui entre le public et le privé. »


En quelques mots, Fabienne Chol, DGA du Pôle Ressources humaines (PRH), raconte la genèse du Perqo. Après avoir réuni tous les services de la Région Île‑de‑France sur un même site à Saint‑Ouen, cassé les cloisons physiques, décloisonné les équipes et passé tous les agents en flex-office, restait à connecter le siège de la Région à un monde longtemps tenu à distance : celui des startups.

De cette intuition est né un projet un peu fou : installer des entrepreneurs au cœur même du Conseil régional, sur un plateau de 2 500 m², pour créer un « service public de l’incubation » et une nouvelle passerelle vers l’emploi, notamment pour les jeunes franciliens du quart nord‑est.

Les entrepreneurs de la 5e promotion du Perqo

Un « service public de l’incubation » au siège de la Région

Quand Fabienne Chol lance l’idée, elle la formule clairement :
« Pour moi, l’incubateur est une entreprise à impact, et on a créé un service public de l’incubation au sein de la Région. La valeur sociale de l’incubation était d’être un service public au service de l’insertion professionnelle. »

L’objectif est double : aider des jeunes à s’insérer par l’entrepreneuriat, en faisant du passage au Perqo une expérience qui les rende “immédiatement employables” même si leur projet n’aboutit pas ; et faire évoluer la manière dont la Région conçoit ses politiques économiques, souvent pensées sans être assez confrontées aux réalités des TPE/PME.

Le pari est audacieux. « Quand on a annoncé le Perqo, certains élus s’exclamaient : “vous allez faire rentrer le loup dans la bergerie !” – le loup étant le privé », se souvient-elle en riant.

Trois ans plus tard, ce loup a trouvé sa place : 179 projets accompagnés, près de 12 M€ de financements levés, publics et privés confondus (un beau score pour des projets principalement sociaux), et une communauté d’alumni grandissante.

Un incubateur vraiment intégré au quotidien des agents

« C’est le seul incubateur implanté au siège d’une collectivité régionale », souligne Laetitia Benedetti, chargée de mission Perqo au Pôle Entreprises et Emploi (PEE). Pour elle, la spécificité du lieu ne tient pas tant au contenu des programmes qu’à l’immersion : « Sa plus‑value, c’est le fait qu’il soit en immersion dans les locaux du Conseil régional. Comme quand tu viens au bureau et que tu entends des choses, les entrepreneurs ont accès à des infos auxquelles ils n’auraient pas pensé, des réflexions qu’ils n’auraient pas eues. Cette vie en collectivité vient les enrichir. »

Guillaume Aubin, directeur de l’Expérience travail (PRH), parle d’un incubateur « intégré » : mêmes couloirs, mêmes ascenseurs, mêmes cantines. Le Perqo ne fonctionne pas à côté de l’administration, mais à l’intérieur, avec une liberté de circulation assumée.

Giovanni Bernabé (au centre), lauréat du Demo Day de la 4e saison du Perqo

Schoolab, l’énergie entrepreneuriale au service de la puissance publique

Pour faire exister ce « service public de l’incubation », la Région choisit de passer par un marché public, remporté par Schoolab, en partenariat avec 21, Croix-Rouge Française, sur le volet handicap. Il n’existe alors aucun modèle équivalent.

« On a rédigé un marché public de A à Z, ce qui est assez rare, en s’appuyant sur l’expertise de Schoolab », raconte Guillaume Aubin. Il se souvient de la peur très concrète de ne voir « personne venir » et de l’émotion, avec Fabienne, quand les premiers entrepreneurs se sont installés.

Côté Schoolab, Julien Fayet, CEO, y voit tout de suite « une très belle opportunité » : « On pouvait prouver que l’ouverture à des acteurs différents apportait de la valeur. J’avais à cœur de montrer qu’on pouvait faire quelque chose au sein d’une administration qui soit ouvert et vivant. »

Il met en avant trois forces de Schoolab dans ce type de projet :

  • un écosystème large, capable de mobiliser grands comptes, investisseurs, associations ou acteurs académiques ;
  • des équipes agiles et entrepreneuriales, « qui n’ont pas froid aux yeux » et croient autant au projet que le client ;
  • un savoir‑faire pour créer des lieux qui vivent, inspiré du Campus Schoolab à Saint-Lazare, répliqué ici au sein du siège de la Région.

Le résultat ? « La vitesse de croisière du Perqo est assez exceptionnelle », estime Laetitia Benedetti. Lieu vivant, programmes remplis, et une vraie attractivité : l’incubateur compte entre 60 et 70 projets accompagnés par promotion, soit environ 300 personnes présentes au quotidien dans les locaux.

« On a piqué des bureaux aux agents » : surmonter la méfiance des débuts

Rien de tout cela n’était gagné. Guillaume Aubin le rappelle sans détour : « Installer un incubateur au sein du siège signifie moins de bureaux pour nos agents. Donc tu te demandes comment ils vont réagir… Il fallait qu’ils s’y retrouvent, que l’incubateur leur apporte quelque chose ».

Aux inquiétudes très concrètes d’espace de travail s’ajoute la crainte de voir des privés influencer les marchés publics, et une image parfois caricaturale de la startup nation. « Les agents m’ont dit : “En fait, ils ont l’air normaux… il y a même des vieux !” », sourit‑il.

Du côté des entrepreneurs, le fossé est tout aussi réel. « Ma grande surprise, confie Fabienne Chol, a été que les incubés avaient le même fossé vis‑à‑vis du public que nous vis‑à‑vis du privé. Ils ont découvert ce que le public a de plus noble, et ont eu accès à tout le terrain des prérogatives de la Région, ce qui a vraiment représenté pour eux une mine d’or. »

Paul de Marnix, directeur général de 21, Croix-Rouge Française, parle, lui, d’« une phase d’évangélisation » indispensable au lancement de l’incubateur.

Pour dépasser ces blocages, Région et Schoolab ont forcé la rencontre, comme le dit Fabienne : « Il y avait une peur de ce que les agents ne connaissaient pas, donc il faut partager un repas, s’écouter, prendre des cafés… Schoolab a proposé une multitude de formats, parce que certains sont sensibles à écouter un pitch, d’autres à des rendez‑vous individuels, d’autres à partager un café. Petit à petit, cet éventail d’actions a fait que tous les agents se sont frottés au Perqo. »

Parrainage des startups par des agents, cafés entre entrepreneurs et agents, journées d’intégration communes, conférences inspirantes, stands entre midi et deux au réfectoire, participation des incubés aux salons régionaux… L’incubateur devient progressivement une évidence.

« Aujourd’hui, il n’y a pas un agent qui ne saurait pas expliquer ce qu’est Le Perqo », affirme Fabienne. Guillaume résume à sa façon : « Le Perqo est un peu devenu un non‑sujet, et c’est une très bonne chose. »

La première promotion d’entrepreneurs aux côté de la présidente de la Région Île-de-France, lors de l’inauguration du Perqo

Un laboratoire vivant des politiques publiques

Au‑delà de l’accompagnement des startups, Le Perqo devient ce que Laetitia Benedetti décrit comme « un laboratoire des services publics » : « À force de mettre les agents en contact avec l’incubateur, par les ateliers et le mentorat, le Perqo est un laboratoire des services publics, pour pointer du doigt les faiblesses, les dysfonctionnements. »

Quand une agent vient présenter les aides régionales, les questions des entrepreneurs l’aident à enrichir et clarifier les dispositifs. Quand une startup comme StreetCo, le “waze” des personnes à mobilité réduite, est incubée, la Région teste concrètement ses solutions d’accessibilité dans ses propres bâtiments. Le Perqo, et la Région au sens large, deviennent alors un grand terrain d’expérimentation, à l’instar de Roofscapes, qui a pu tester ses toits végétalisés sur des lycées franciliens.

Pour Charline Avenel, DGA du Pôle Entreprises & Emploi, c’est un « magnifique outil » à deux niveaux. Tout d’abord, comme outil d’innovation dans la conduite des politiques publiques : « Le Perqo illustre une manière distinctive de travailler, en croisant le regard des agents et des entrepreneurs incubés. Je me fais un défi de poursuivre cette accroche, y compris en m’y impliquant moi‑même sur des sujets que je connais bien comme l’Edtech. »
Ensuite, comme une vitrine de l’innovation à impact de la Région : handicap, transition écologique, IA à impact, et bientôt santé des femmes. « Je vais tâcher d’ajouter quelque chose de nouveau : un grand projet sur la santé des femmes, et le Perqo pourrait prendre sa part en étant thématisé sur ce sujet. »

21, Croix-Rouge Française, joue un rôle clé sur la thématique du handicap. « On croit en ce qu’on fait, et on veut le diffuser. Plus il y aura d’innovations sociales dans le handicap, plus on aura rempli notre mission », insiste Paul de Marnix

Le Club des Entrepreneuses du Perqo aux côtés de Mathilde Thorel

Un impact mesurable… et fortement féminin

En un peu plus de deux ans, 179 projets ont été accompagnés au Perqo, dont 112 déjà sortis des programmes, essentiellement sur trois grandes thématiques : handicap, environnement et IA à impact (après une première phase autour du sport, dans le contexte des Jeux olympiques).

Ces startups ont levé 12 M€ de financements, publics et privés confondus – un ordre de grandeur confirmé à la fois par les bilans internes et par la presse économique.

Et derrière ces chiffres se joue aussi une transformation sociétale : d’une promotion à l’autre, près d’un projet sur deux compte au moins une femme dans son équipe fondatrice, avec plusieurs saisons dépassant les 50 %.

Pour la Région, c’est un levier concret pour soutenir l’entrepreneuriat féminin et faire émerger davantage de solutions pensées par et pour les femmes – une ambition que Charline Avenel veut amplifier avec la thématique santé des femmes et les projets FemTech en gestation.

Ce qu’il reste à inventer

Si Le Perqo a désormais trouvé son souffle, ses parties prenantes voient encore un large horizon devant lui. Pour Laetitia Benedetti, l’enjeu est clair : « maintenir la qualité » et surtout trouver « un parfait équilibre entre ce que les startups gagnent et les bénéfices pour la Région ». L’incubateur n’a de sens que s’il reste un lieu d’échanges mutuels, un laboratoire utile pour les politiques publiques.

Charline Avenel, elle, projette déjà la prochaine étape : faire du Perqo « un incubateur de référence sur l’impact », exigeant sur la sélection, riche en « projets successful », et toujours « économe et efficient des deniers publics ». 

Fabienne Chol, enfin, rappelle l’esprit d’origine : son premier objectif était que «Le Perqo perdure ». Aujourd’hui que la démonstration est faite, elle imagine un incubateur plus visible, plus ambitieux, porté par « une communauté d’alumni très forte » et par des partenariats d’envergure, « avec de grandes universités comme le MIT, par exemple ».

En somme, Le Perqo a réussi à naître. Il lui reste maintenant à grandir, sans jamais renoncer à ce qui fait son identité : un lieu où l’innovation publique et privée s’apprennent l’une de l’autre, au quotidien.

Pauline Bonoron, Directrice de Mission Entrepreneuriat chez Schoolab